Qui garde les petits ?

Publié le 14/10/2012 à 00H00
Si les élus de proximité qui s'intéressent au sujet reconnaissent la valeur et la multiplicité des compétences requises, les hautes sphères n'ont pas le même point de vue. « Il y a dix ans, il y a eu un premier décret pour cadrer le métier, les structures.
Qui garde les petits ?
Qui garde les petits ?
Si les élus de proximité qui s'intéressent au sujet reconnaissent la valeur et la multiplicité des compétences requises, les hautes sphères n'ont pas le même point de vue. « Il y a dix ans, il y a eu un premier décret pour cadrer le métier, les structures.

© Le Républicain Lorrain, Dimanche le 14 Octobre 2012 / 08-Pano
 
Sophie Bentz,directrice adjointe de la crèche de Maizières-lès-Metz, doit trouver le temps pour se consacrer aux enfants, malgré la lourdeur des tâches administratives.

 

 

Les vastes baies vitrées ouvrent sur un champ d'observation passionnant. D'un côté, l'intérieur de la crèche, ergonomique, rassurante, avec un gentil nom, Multi accueil Au jardin du Petit Prince. De l'autre, vu de petit nez écrasé sur la vitre, le reste du monde, la cour et puis derrière, la rue Pasteur de Maizières-lès-Metz. Chaque matin, des parents franchissent le portail pour déposer leur petit ensommeillé, avec entrain ou inquiétude. Les premiers jours peuvent être compliqués. On se souvient ici de ce père incapable de laisser son enfant. Ou de cette mère trop anxieuse, qu'il a fallu réorienter vers un autre mode de garde. Pardon, d'accueil. Car On garde des vaches, pas les enfants, rappelle le titre de l'essai d'Irène Jonas et Liane Mozère (Erès 2011).

10 h. Le livreur des repas gare sa camionnette à l'entrée et emporte en cuisine sa cargaison diététiquement sécurisée de purée-hachis et compotes. Mais « l orsqu'on fait un gâteau avec les enfants, nous sommes censés jeter la préparation et en refaire une sans eux pour la faire cuire », soupire Sophie Bentz, directrice-adjointe. Sus aux microbes ! Il semble que l'hygiénisme des années quatre-vingt et le plan Vigipirate des années quatre-vingt-dix aient cédé la place au principe de précaution. Et à la paperasserie galopante : les responsables de structures enragent de devoir consacrer autant de temps à renseigner les organismes (Caf, conseil général, etc.) pourvoyeurs de subventions.

Dans la grande pièce de jeux, les couleurs douces et gaies, bleu, vert, orange, chantent sur des murs dissimulant de grands placards. Au milieu, une dizaine d'enfants babillent et furètent : c'est ainsi qu'ils écoutent une histoire. L'auxiliaire de puériculture raconte une fable à partir de diapositives, invite les petits à réagir et à se montrer curieux, tout en surveillant du coin de l'oeil le comportement des uns et des autres. Un blondinet s'approche de Lilou, la fixe avec une grande curiosité. La fillette reste indifférente, mais s'intéresse soudain à un autre petit garçon qui tente en tanguant de gagner une place vers l'avant.

Toutes ces relations, décryptées en long, en large et en travers par les psychologues, sont prises en compte dans l'organisation d'une crèche. Car le but, ici, est d'apprendre à vivre ensemble, loin de papa et maman. Les éducatrices de jeunes enfants (bac + 3), les puéricultrices et auxiliaires de puériculture (diplômes d'État), les aides éducatrices (CAP petite enfance) se soudent autour d'un projet éducatif défini par l'équipe de direction. Depuis l'an 2000, cette feuille de route est même la spécificité des crèches, par rapport à l'accueil chez une assistante maternelle (pas de diplôme requis, mais un agrément).

Les parents qui déposent leur rejeton à la crèche ne font pas la différence entre les qualifications. Les nuances sont pourtant de taille. L'éducatrice analyse les comportements, apporte des notions théoriques sur l'accueil et l'éveil des enfants, met en place la relation avec les parents. L'agent de crèche assiste les petits lorsqu'il faut lacer une chaussure, retrouver un doudou. La puéricultrice garde un oeil sur leur santé, surveille une toux, une allergie, etc. L'auxiliaire anime les activités et suit le rythme quotidien (repas, sieste). Ce qui permet aux parents de trouver soutien et conseils, quel que soit le problème rencontré par leur progéniture.

L'expérience, le bon sens et le dialogue jettent des passerelles entre ces métiers qui se complètent sans se confondre. Sauf lorsque le budget est serré, et qu'il faut jouer la polyvalence au moindre coût, selon une logique plus comptable que pédagogique. L'accueil des enfants en crèche nécessite une palette de diplômes, consacrant des formations solides. L'idée est pourtant difficile à faire accepter : « Vous avez de la chance, vous vous amusez toute la journée », s'entendent dire les 'dames de la garderie' comme les nomment encore certains parents.

Si les élus de proximité qui s'intéressent au sujet reconnaissent la valeur et la multiplicité des compétences requises, les hautes sphères n'ont pas le même point de vue. « Il y a dix ans, il y a eu un premier décret pour cadrer le métier, les structures. C'était super, nous nous sentions enfin reconnus comme des professionnels », se souvient Émilie Philippe, éducatrice de jeunes enfants dans les Hauts-de-Seine, représentante CFDT et membre du collectif 'Pas de bébés à la consigne'. « Et puis en 2007, après le constat du manque de places en crèche, il y a eu un projet de modification de ce décret. Une régression ! » La nouvelle version préconisait une forme de surbooking des crèches, l'ouverture du métier aux non-diplômés, la création des 'jardins d'éveil' aux contours « flous ». « C'est à ce moment que la profession s'est regroupée de manière informelle, par le bouche-à-oreille, et qu'est né le collectif. » Ce nouveau décret inquiétait, parce qu'il « soulève autant de problèmes sur la qualité de l'accueil qu'il se proposait d'en résoudre sur la quantité », estime Sylviane Giampino, coauteur d'un essai dirigé par Boris Cyrulnik et Laurence Rameau sur L'Accueil en crèche (éditions Philippe Duval). Le texte a été entériné en 2010 par Nadine Morano, malgré les manifestations, les jours de colère et de grève, la tentative ratée de recours en annulation. Mais l'actuelle ministre de la famille, Dominique Bertinotti, vient d'annoncer l'abrogation de ce décret pour l'an prochain, ainsi qu'une consultation citoyenne sur l'accueil des jeunes enfants.

Le collectif avait interpellé chacun des candidats à la présidentielle. François Hollande a assuré prendre en considération le problème, et vouloir remettre au goût du jour l'accueil des tout-petits à l'école maternelle. Une solution qui inquiète les professionnels de la petite enfance, considérant qu'un enseignant face à une classe de vingt élèves n'effectue pas le même travail qu'un éducateur chargé de quelques minots. Certains craignent aussi le « formatage des très jeunes esprits par l'Education nationale », selon une responsable de crèche.

Les inquiétudes demeurent, d'autant que la demande a continué de progresser, la natalité se portant bien en France. Il n'y a qu'une seule crèche de 30 places à Maizières-lès-Metz, ville de 10 000 habitants. « Nous pourrions doubler le nombre de places, la crèche serait complète demain ! assure Jean-Marc Bebing, adjoint au maire chargé de la jeunesse. Mais c'est un gouffre financier, un peu comme une piscine. Nous devons trouver d'autres solutions, moins coûteuses. ». Il ajoute, convaincu, que « l'avenir est dans l'intercommunalité ». En attendant, la commune a organisé un réseau d'assistantes maternelles. Et se tient prête à prendre des parts de crèches d'entreprises.

Parce que l'enfance est un sujet hautement culpabilisant, les adultes qui s'en approchent par leur métier ou parce qu'ils sont eux-mêmes des parents, s'épuisent à essayer d'atteindre une norme 'idéale'. Disons que ça, c'est leur problème.

Mais lorsque la pression sociale s'additionne à la comptabilité ministérielle et à la panique familiale, survient un esprit malfaisant, le stress. Vivant naguère dans les contrées productivistes de l'entreprise, le stress a migré vers les territoires plus intimes de la société. Il se nourrit de performances et d'évaluations, et par les temps qui courent la bête est grasse. On le retrouve dans des endroits qu'il ne devrait jamais pouvoir atteindre, comme la salle de jeux d'une crèche. Pourtant, il se tapit dans le seau de l'agent d'entretien qui nettoie et désinfecte jusqu'à quatre fois par jour. Il se niche dans les livres de comptes kafkaïens réclamés par divers organismes pour calculer les subventions vitales à l'établissement. Le revoilà, qui sort comme un diable du doudou rapporté en urgence par une mère ou un père affolé du retard qui lui sera reproché.

Le stress a même trouvé une place au fond du pot, depuis que les enfants apprennent la propreté à marche forcée. Le voilà qui repasse dans le bureau d'un adjoint au maire débordé par les demandes des familles qui réclament toujours plus de places à des heures atypiques, à un prix acceptable.

Tout le monde est exigeant avec tout le monde, le stress s'inscrit dans la mémoire d'une nouvelle génération. Pourvu que la marque ne soit pas indélébile. Pourvu que nous nous calmions. Pourvu que nos enfants ne soient pas parfaits.

C. B.